Ces enfants d'immigrés dont on ne parle pas
Ce sujet est d'actualité je pense, à l'heure où les malaises identitaires se font sentir avec force.
L'immigration. Voilà un bien grand mot.
Immigré. Fils d'immigré.
C'est vrai, c'est pas facile de trouver sa place dans le monde, à la base. C'est encore moins facile quand on ressent comme un rejet de la société.
Moi, j'ai pas connu ça. Parce que moi, j'ai les cheveux clairs, et les yeux encore plus. Moi, je m'appellerais Noémie Martin, ça étonnerait personne. Mais je m'appelle pas Noémie Martin, mon nom a des consonnances extra-pyrénéennes. Pour autant, je me sens française. Je suis née en France, ma langue maternelle est le français, je suis allée à l'école française, et sur ma carte d'identité, il y a écrit “nationalité française”. Mon nom ne m'a pas empêché de pleurer le 6 mai 2007.
Alors où est le problème? En fait, “problème” est un grand mot lui aussi, et pas tout à fait adapté à ma situation. Je n'ai pour l'instant jamais ressenti aucune discrimination, au moment de trouver du travail par exemple, contrairement à ma petite amie, qui porte aujourd'hui un nom typiquement français, au lieu de son nom de naissance, trop... “couleurs locales” (et pas de la bonne localité au vu des problèmes causés à ses parents).
Je me sens aussi prête à m'investir pour mon pays, pour faire avancer les choses et en stopper d'autres. Ici, c'est chez moi. J'ai autant le droit et l'envie d'être là qu'un quelquonc personnage né et issu de parents “pure souche”.
Alors, ce malaise? Peut-être est-ce la recherche de l'identité qui naît en chacun de nous.
Quand j'étais petite, je me souviens, à l'école primaire, on nous disait que nos ancêtres s'était battus pendant la révolution. Et j'étais fière. Fière de me dire que mes ancêtres avaient permis l'instauration de la démocratie. Et puis j'ai compris. Non, mes ancêtres n'étaient pas là, ni à côté, ni sous la guillotine. Ils étaient je ne sais pas trop où. Certains en Espagne a priori, et le reste, peut-être en Europe de l'est, si j'en juge par les lieux de naissance de mes grands-parents.
Pour la deuxième guerre mondiale, pareil. Pendant qu'ici certains collaboraient, et d'autres résistaient (plutôt dans cet ordre d'ailleurs), mes grands-parents n'étaient pas là. Le plateau des Glières près duquel j'ai grandi, mes grands-parents n'y ont jamais mis les pieds. L'occupation allemande... bien sûr que c'est quelque chose de fort, pour moi aussi, au nom de l'être humain. Mais j'ai quand même un pincement au coeur, quand je pense que mon grand-père à moi était dans la Wehrmacht. Que d'un certain côté, l'occupation allemande, c'était lui! Que quand il a été fait prisonnier, à Lyon (ville où je vis actuellement d'ailleurs), à la fin de la guerre, on leur a fait faire le tour de la ville, pendant que les habitants leur jettaient des pierres. Tant mieux cette barbarie nazie a été arrêtée. Tant mieux, Lyon a été libéré. Mais j'en veux aux lyonnais pour ces pierres jettées sur des soldats utilisés comme chaire à canon, tout comme les soldats français! Ma grand-mère, elle, a applaudi les nazis quand ils sont arrivés en Croatie. Mes autres grands-parents ont essayé de lutter tant bien que mal contre Franco. Comment me positionner face à la connerie humaine?
Je suis perdue face à ça. Je sais que tout cela tient plus de la mémoire collective. Mais comment je peux faire face à une mémoire dont je ne suis pas issue? Et la mémoire de ces pays tels que l'Allemagne et l'Espagne, dont je suis issue finalement, je n'ai rien à voir non plus, puisque je n'ai pas grandi là bas. A quelle mémoire est-ce que j'appartiens?
Et le patrimoine alors? Nous n'avons rien! Aucune maison détenue par les parents des grands-parents ou tout autre bien dans le genre. Issue de la classe très moyenne, je n'hériterai de rien.
Finalement, ici, il n'y a aucune trace, aucun lien tactile entre cette france d'avant et moi.
Je vis dans la culture française. Rien ne me différencie physiquement des françaises qui ne sont pas issues de l'immigration. Cette culture française quelque part c'est la mienne, je me la suis appropriée. Mais parfois, je me retrouve plongée dans une autre culture, avec laquelle j'ai appris à cohabiter. Celle là pourtant, aux yeux de mes grands-parents, devraient légitimement être la mienne.
Mais non, malgré tout, malgré leur enfance, leur provenance et leurs désirs, moi, je suis un reflet de la France.