Marion, 2ème nouvelle: Je l'aime à l'en haïr
Les rayons du soleil peinaient à traverser l’épaisse couche de fumée qui embaumait toute la pièce, il faisait si sombre dans cette salle en une journée pourtant si claire.
Le regard vide, je regardai aveuglément la photo posée juste sous mes yeux, sur la table à laquelle j’étais accoudée.
Je tirai une dernière bouffée de ma clope avant d’écraser le mégot sur l’image. Le visage de cette pute devenait lentement aussi sombre que le cocard que j’avais sur le visage, les dents de son putain de sourire hypocrite noircissaient, lui donnant l’air d’une vieille paysanne édentée, elle fondait sur le papier, comme un jouet en plastique dans un micro-ondes…
Mes cheveux, sur lesquels elle posait son menton, étaient intacts, j’appuyai plus fort sur le mégot, finissant d’effacer son visage.
Il ne restait plus que moi, bien visible au milieu de la photo, tirant la langue, comme pour me moquer de moi-même.
J’avais un nœud dans la gorge, mais je n’arrivais pas à pleurer, étais-je insensible ? Ou alors trop touchée ?
Je culpabilisais de mon manque de réaction face à cette situation, pourquoi brûler cet unique souvenir d’elle ? Et pourquoi, pourquoi est-ce que je riais ? Peut-être était-ce nerveux…mais au fond, si je me posais la question, c’était une manière de soulager ma conscience et je n’en avais en fait rien à foutre, je décidai qu’il était inutile de me prendre la tête plus longtemps et me levai.
Tout avait commencé par une petite embrouille de routine dans la matinée.
J’étais allée marcher quelques minutes dehors, histoire de prendre l’air, de m’aérer l’esprit.
En rentrant, je vois que la table du petit-déjeuner n’a pas été débarrassée.
- « Hé! l’appelai-je. Tu t’fous d’moi ?
- Quoi encore ? » répondit-elle alors qu’elle se brossait les dents. Elle sortit de la salle de bains, sa brosse en mains, toujours en pyjama, elle me regardait l’air de rien, comme si elle ne savait pas ce qui m’énervait.
- « Mais quoi ? » demanda-t-elle encore.
Putain, j’avais horreur de ça ! Je passais toujours pour l’hystérique qui s’énervait pour rien, ce regard innocent, c’est d’un gerbant !
- « Tu sais très bien ! Tu pourrais débarrasser ta table, j’vais pas l’faire à ta place, quoi ! Merde ! J’suis bordélique mais j’fais d’mon mieux alors pourquoi toi tu foutrais rien ?
- Ca va, t’emballes pas, j’vais la débarrasser ta table…
- Non, pas MA table, TA table ! Fais pas comme si c’était moi l’emmerdeuse dans l’histoire !
- Mais c’est ce que tu es, ma vieille ! Je veillais tranquillement à mon hygiène dentaire et tu débarques comme une furie…
- Mais si tu t’bougeais l’cul d’temps en temps je serai pas obligée d’le faire !
- Laisse-moi l’temps de finir c’que j’avais commencé, tu veux ? »
Elle me regardait avec son air d’effrontée, j’en avais franchement marre d’avoir l’impression de vivre avec une ado. Je revins sur mes pas.
- « Claque pas la…. »
Trop tard, j’étais sortie en claquant la porte, la vieille d’en face me regardait avec des yeux ronds, elle avait dû entendre l’engueulade. Je lui lançai un « Va te faire foutre » en lui présentant poliment mon majeur et commençai à dévaler les escaliers de l’immeuble.
Je crus l’entendre pousser des jurons en se plaignant de la jeunesse actuelle, mais comme toujours, je me fichais bien de ce qu’on pouvait penser de moi. Mal élevée ? Et alors, il y a au moins une chose qu’on m’a appris à ne pas faire, c’est écouter les conversations qui ne me regardent pas.
En poussant violemment la double porte, je sentis le vent glacé s’abattre d’un coup sur mon visage et quelque chose me frappa alors : je ne savais pas où j’allais.
Je fermai mon blouson en cuir pour empêcher le vent glacé de s’y engouffrer, grelottant déjà de froid.
Je restai fixe devant le miroir de ma salle de bains, contemplant mon œil au beurre noir, la bouche entrouverte, les lèvres tremblantes, une larme perla sur ma joue.
- « Putain…j’suis carrément défigurée ! »
J’essayai de me cacher derrière des problèmes futiles pour pleurer, mais en fait, la raison de mon chagrin était beaucoup plus profonde et grave qu’une simple blessure, aussi moche et douloureuse soit-elle.
Je portai une main tremblante à mon visage, la panique me faisait perdre mes moyens, jusque là j’étais calme mais le simple fait de voir mon reflet m’avait tout à coup confrontée à la réalité.
Je ne savais pas ce que j’allais bien pouvoir faire, mais une chose était sûre : je savais ce que j’avais fait, ou plutôt ce qu’elle m’avait fait ! Et c’est dans une telle situation que l’on se rend compte qu’il est trop tard et qu’il nous est impossible de remonter le temps.
Merde, j’allais devoir faire face à mes problèmes comme je faisais face à mon image, et je ne pouvais me défiler.
Je marchais seule dans le brouillard, les mains bien fourrées au fond des poches de mon blouson, je regardais droit devant moi comme si une nouvelle route allait apparaître au loin et me guider vers un lieu inconnu, un monde parallèle où je pourrais fuir lâchement tous mes problèmes.
J’en avais marre, tous ces petits détails qui s’accumulaient au quotidien, au départ ce n’est rien, et puis ça grossit, comme une tumeur, et au lieu de vous tuer physiquement elle vous tue psychologiquement, elle vous fait agir par la colère, elle rend tous ces petits rien de tous les jours qui au début vous font rire chiants, au point que vous en pleurez à la fin.
Sans m’en apercevoir, je fronçai les sourcils et une femme qui passait près de moi crut que je la regardais de travers, elle me lança un regard noir. Un « Connasse » s’échappa de mes dents serrées.
La colère était déjà un sentiment lourd à porter en soit, mais en plus il ne m’aidait pas : où est-ce que j’allais ?
*Flash back*.
Un début d’après-midi, je rentre du boulot, Elle est assise sur le canapé une rose à la main. Je lui lance mon plus beau sourire :
- « Qui est-ce qui t’a offert des fleurs ?
- Le jour où on m’achètera des fleurs, ce sera pour décorer ma tombe, répondit-elle avec un petit rictus crispé sur le visage. Non, ce n’est pas pour moi, je l’ai achetée pour ma mère, je vais la voir tout à l’heure ! » elle eut alors un franc sourire qui m’éblouit.
Ce genre de petits détails positifs me manquait, mais j’avais envie de les oublier. Trop de pensées négatives se bousculaient dans ma tête, je voulais rassembler le plus de raisons possibles pour la détester. J’en avais raz le bol de pardonner « parce qu’on avait partagé de bons moments ! », j’avais envie de me souvenir de tous les mauvais pour ne rien avoir à regretter.
Je le savais depuis longtemps, mais le simple fait de me l’avouer me chagrinait : c’était fini…oui, entre elle et moi, c’était bel et bien fini !
Après toutes ces années…j’avais soudain l’impression d’avoir perdu mon temps, d’avoir gâché une partie de ma vie, mais maintenant je savais où aller…
Serrant la fleur entre mes doigts humides, je sortis de la salle de bains, puis le pas lent, j’allai sortir de l’appartement.
Quelle merveilleuse idée j’avais eue là, quelle meilleure façon de conclure les choses ?
Je décidai quand même de me poser cinq minutes, histoire de réfléchir.
L’idée qui venait de germer dans mon esprit tordu était tellement morbide…mais j’étais décidée. Je m’assis quand même au bord du trottoir, sortant d’une de mes poches la photo que je brûlerai quelques heures plus tard.
Je la fixai, jusqu’à ancrer parfaitement l’image dans mon esprit, de la buée s’échappait de ma bouche entrouverte. J’avais un air béat totalement ridicule, comme si je voyais ce petit fragment de souvenir pour la première fois. Pourtant, je le voyais souvent puisqu’il était dans mon portefeuille. Ce à quoi elle aurait sûrement répondu : « T’façon t’es fauchée, alors pour c’que tu l’ouvres ton porte monnaie la photo tu dois pas la voir bien souvent ! »
J’étais fauchée, certainement, mais j’avais assez d’argent pour mettre mon petit plan à exécution.
Machiavélique, j’étais machiavélique ! A cette simple pensée, j’affichai un énorme sourire.
Le soleil était revenu mais il faisait toujours aussi froid, je me demandai si cette rose n’allait pas crever avant que j’arrive à destination. Mais non, elle ne mourrait pas, car je n’en avais pas envie, parce que tout cela était trop parfait pour être gâché par un aussi petit détail.
Je me relevai, les jambes un peu engourdies, de là je la voyais : la boutique du fleuriste.
Oui, quelle bonne idée.
Je serrai la tige dans ma paume de peur qu’elle ne me glisse entre les doigts, comme si ma vie en dépendait. Je passai par une petite ruelle qui menait derrière l’appartement, là, l’herbe était fraîche, le décor idéal, je me dirigeai vers une motte de terre fraîchement retournée.
Je posai la rose dessus, puis m’assit à côté.
- « Tu sais ma puce…tu avais raison pour les fleurs. Quel beau cadeau ne t’ai-je pas fait là ? Je suis la seule à y avoir pensé ! Oh…mais suis-je bête ? Je suis la seule au courant… »
Je regardai silencieusement l’herbe danser sous le souffle du vent, puis mes yeux se posèrent sur la rose :
- « C’était la meilleure façon d’en finir…Puisque notre relation était morte, tu devais mourir avec elle…Tu es au calme, là-dessous, non ? Je ne t’emmerderai plus, tu te plaignais de moi si souvent…sois soulagée ! Bon, eh bien maintenant je vais te laisser réfléchir à tout ça, j’ai un rendez-vous ! Adieu… »
C’est le cœur léger que je m’en allai en sifflotant.
23/12/05 - 19:52
...Come-on, let's have a hug ;)
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